Les chiens seraient-ils capables de détecter un cancer du sein ? Oui, à en croire l’étude préliminaire menée par Kdog de l’Institut Curie dont le taux de fiabilité affiche 100%. Pour confirmer ces premiers résultats, une étude clinique sera lancée au printemps. Une innovation de rupture où le chien est au cœur du processus et non la technologie.

On connaissait les chiens truffiers, beaucoup moins ceux renifleurs de cellules cancéreuses. Et pourtant… L’étude préliminaire menée par le projet Kdog* de l’Institut Curie atteste que le meilleur ami de l’homme (et de la femme, en l’occurrence) peut détecter le cancer du sein de façon transcutanée.

La méthode a de quoi surprendre : les chiens, formés par des experts cynophiles, travaillent sur la mémorisation olfactive à un seuil très faible de détection des cellules cancéreuses. Et cela marche ! Au terme de six mois de dressage, les deux Malinois, Thor et Nykios, ont réussi à distinguer à l’aveugle dans 100 % des cas les échantillons porteurs de marqueurs tumoraux (31 au total) par rapport aux échantillons sains. Les résultats ont d’ailleurs été révélés devant l’Académie nationale de médecine, le 21 février 2017, par Isabelle Fromantin, fer de lance de Kdog, et le docteur Séverine Alran.

Les perspectives d’un tel projet sont pour le moins prometteuses et pourraient venir bouleverser le protocole de dépistage du cancer du sein. À terme, le projet Kdog proposerait ainsi une alternative à la mammographie en première intention. Ce dépistage précoce à très faible coût, simple et non invasif, offrirait une solution sans égale aux personnes handicapées motrices et pour lesquelles se déplacer jusqu’à un centre de radiologie représente une difficulté, mais aussi aux pays en voie de développement. Mais pas seulement : il permettrait à terme d’éviter de pratiquer certaines biopsies.

Détection transcutanée, du jamais vu

Les premiers résultats sont prometteurs, mais, un pas après l’autre, comme le recommandent les chercheurs. En effet, si la fiabilité scientifique de Kdog est désormais prouvée, « il ne s’agit que d’une étape de validation. Les résultats de l’étude préliminaire, réalisée sur un petit échantillon de patientes, sont très encourageants, car ils ont été excellents. Mais ils doivent absolument être confortés par l’étude clinique que nous lancerons normalement d’ici le printemps, si nous parvenons d’ici là à compléter nos fonds de financement », insiste Isabelle Fromantin, première infirmière française doctorante en sciences et en ingénierie.

Malgré cette réserve, empreinte d’humilité, le projet Kdog représente une véritable innovation scientifique. En effet, si le concept de chien renifleur a déjà été testé par une équipe de l’hôpital Tenon à Paris (20e arrondissement) en 2011, et plus récemment aux États-Unis ou en Italie pour détecter les cancers de la prostate dans les urines, la détection transcutanée du cancer est une première du genre.

Drogue, explosifs et cellules cancéreuses

Isabelle Fromantin et le chien Nykios

Avant que Thor et Nykios ne viennent mettre leur nez dans le projet Kdog, il y a évidemment eu un précédent. Par l’expérimentation, Isabelle Fromantin a découvert que certains composés volatiles, provenant des plaies de ses patientes, étaient émis par la tumeur elle-même.

« Je me suis demandée si ces traces odorantes particulières que nous n’arrivions pas à détecter en chimie analytique pouvaient l’être par des chiens. J’ai alors rencontré des cynophiles de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale. Puis, nous avons dérivé de leurs méthodes de détection de drogue et des explosifs », se souvient-elle.

Isabelle-Fromantin-et-le-chien-Nykios-
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Amusant ? Non, ingénieux. Car il s’agit bien d’une innovation de rupture où ce n’est pas la technologie qui est au cœur du processus de dépistage, mais les chiens. Et pas n’importe lesquels, puisque Nykios a récemment reçu le Trophée des chiens héros, dans la catégorie détecteur de maladies, en décembre dernier à la mairie de Paris.

Le chien s’assied si le prélèvement est positif

La mise sur pied de ce pari scientifique est originale. En effet, Kdog est le fruit d’une démarche citoyenne qui a sollicité les dons du grand public, récoltés via une plateforme de financement participatif. Grâce à ce soutien et à celui de ses partenaires, Kdog entame en août 2016 ses premiers tests.

Nykios
Nykios

« Nous nous étions fixés un budget modeste et six mois de tests pour voir si notre méthode fonctionnait ou pas autour d’un exercice simple : le chien devait reconnaître un échantillon positif à côté de trois autres négatifs », explique Isabelle Fromantin.

En amont, le principe est simple : la femme pose sur sa poitrine une compresse, qu’elle conserve toute une nuit. La lingette est ensuite enfermée dans un flacon. Arrivé au laboratoire, le bocal est ouvert et, à travers un cône (pour ne pas contaminer le prélèvement), le chien renifle les odeurs.
« S’il s’assied, le résultat est positif. Il nous signifie alors qu’il repère des composés odorants volatiles (les fameux COV), sans nous préciser, en revanche, lesquels. Thor et Nykios ont été dressés pour nous dire : cancer ou pas », précise la chercheuse.

Une étude clinique pour transformer l’essai

Qu’en est-il de l’étude clinique ? Elle devrait démarrer en mai prochain et entend valider la sensibilité du projet Kdog de l’Institut Curie.

« Nous procéderons en deux phases, avec un nombre plus important de patientes. Pour des questions économiques, si la première étape fonctionne à 100 %, la seconde n’aura pas lieu d’être. En revanche, si le taux de réussite est, supposons, de 80 %, nous irons jusqu’au bout de l’étude pour confirmer la tendance à la hausse ou à la baisse », détaille Isabelle Fromantin.

La phase clinique débutera avec 135 patientes pour chaque groupe, avec et sans cancer. Contrairement à l’étude préliminaire où tout se réajuste en permanence pour affiner ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, cette prochaine étude, elle, répond à un processus strict. Ce qui est annoncé au départ ne peut être changé en cours de recherche, sous réserve d’amendement.

« À titre d’exemple, lors de l’étude préliminaire, nous avions demandé aux femmes de porter des compresses toute une nuit. Là, nous leur indiquerons une durée minimum et maximum d’application. Autre exemple : pour s’assurer que le principe fonctionnait, nous présentions aux chiens des séries de quatre prélèvements, avec trois échantillons négatifs et un positif. Ces derniers mois, nous leur avons soumis des séries sans aucun échantillon positif », explique Isabelle Fromantin.

Pour quelle raison ? Si le chien a toujours quelque chose à identifier, il ne s’agit plus de détection. La nouvelle cohorte correspond d’ailleurs à la vie réelle où les femmes qui n’ont pas cancer sont plus nombreuses que celles qui en ont un. « Mais ce n’est pas si simple : le chien a besoin de jouer et donc de trouver et d’avoir une récompense. Nous sommes d’ailleurs en train de former un nouveau chien, Milou, un springer, qui travaillera avec Nykios. Il remplacera Thor qui peine parfois à se prendre au jeu de la détection sans la présence de son maître », ajoute-t-elle.

Fait intéressant : il se peut que la mammographie ne révèle rien (il faut savoir qu’elle est fiable entre 80 et 95%). Et que le chien s’arrête néanmoins devant un échantillon. Aura-t-il fait une faute ? « Nous ignorons à l’heure actuelle s’il s’agit réellement d’une erreur ou si le chien est plus prédictif que l’imagerie. Quoi qu’il en soit, les femmes concernées seront attentivement suivies pendant deux ans. »

Défier d’autres types de cancers ?

Si la méthode est agréée, les résultats seront publiés et accessibles à qui voudra les utiliser. Il ne s’agit pas d’en faire un business, ni même d’exploiter un brevet. Non, la démarche reste citoyenne de bout en bout. L’équipe de Kdog y est très attachée.

« Si l’étude clinique atteste que notre méthode de dépistage fonctionne, j’aimerais beaucoup m’attaquer à d’autres types de cancer, notamment à celui de l’ovaire, pour lequel il existe peu d’outils de diagnostic non invasifs. Ce serait un véritable gain pour les patientes », révèle Isabelle Formantin.

Il s’agit d’un projet parmi d’autres. « Nous sommes très axés sur les pays à faible accès aux soins et réfléchissons actuellement avec Médecins Sans Frontières. Nous souhaitons, là aussi, lancer une preuve de concept dans un pays africain. Bien sûr, cela induit un travail de fond car si on détecte un cancer du sein, on doit le traiter. Ce sont des gros sujets et il nous faut des partenaires », indique la chercheuse, qui est en train de signer un mécénat de compétence avec Seris, un groupe de sécurité et de sûreté professionnelle international.

Rappelons qu’en France, plus de 54 000 femmes découvrent chaque année qu’elles sont atteintes d’un cancer du sein et que 12 000 en décèdent. Le diagnostic à un stade précoce reste vital et permet de traiter des cancers moins avancés et moins lourdement : chirurgie moins mutilante, moins de radiothérapie et chimiothérapie.

Bio express

Isabelle Fromantin

Première infirmière française doctorante en sciences et ingénierie, Isabelle Fromantin est le fer de lance du projet Kdog. En 1993, elle rejoint l’Institut Curie où elle travaille en service de pédiatrie et chirurgie ORL, avant de participer à la création de la 1ère unité mobile de Soins Palliatifs dans un Centre de Lutte Contre de Cancer en 1997.

Isabelle Fromantin est chercheuse associée à la Chaire Recherche Sciences Infirmières de l’Université Paris 13, Vice-Présidente de la Société Française et Francophone des Plaies et Cicatrisation jusqu’en 2017 et membre de plusieurs Comités Scientifiques.

Pour aller plus loin...

Les machines ont parfois du flair

La méthode pourrait offrir des opportunités inédites au secteur industriel et domestique. Le nez artificiel NeOse, mis au point par la startup grenobloise Aryballe, identifie toutes sortes d’effluves et les quantifie. Pensé selon un fonctionnement proche de celui de l’odorat humain, il s’agit, selon ses concepteurs, du premier capteur olfactif universel et portable. Parfums de fleurs ou de plats cuisinés, odeurs de gaz, de fumée, de gaz ou de transpiration… ce boîtier connecté, de la taille d’une télécommande, pourrait venir en aide aux personnes atteintes d’anosmie (perte de l’odorat), mais aussi aux industries cosmétiques pour mesurer l’efficacité d’un déodorant, ou encore aux industries chimiques pour détecter une éventuelle pollution.

Preuve de son innovation : Aryballe Technologies a reçu en janvier un Innovation Award au Consumer Electronic Show de Las Vegas, le plus grand salon dédié aux loisirs technologiques et à l’univers du numérique.

*Kdog est la réunion de K, abréviation communément utilisée dans la sphère médicale pour désigner « cancer », et de dog pour chien.

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